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La guerre ontologique

 Dans l’idéologie moderne, la guerre, c’est ce qui est là, toujours là, mais dont l’existence est incompréhensible, insupportable. Le pari que l’homme a fait avec lui même a été d’éliminer la guerre, et chaque conflit commencé est une « der des der », le dernier affrontement nécessaire pour que survienne l’aire de la paix éternelle. Mais la guerre ne disparait pas. La guerre reste, et restera, même si tout le reste disparait.

 

 

 

Il faut porter la guerre en étendard. La guerre, c’est notre fierté, c’est notre insigne. Comme dit « Mafia K’1fry », cette guerre, c’est ma raison de vivre. Il faut penser la guerre, non pas comme ce qui est à éviter mais comme ce qui, d’une certaine manière, nous détermine. Il faut porter le poids de la guerre ontologique.

 

 

La démocratie n’est pas le meilleur, ou le moins pire des systèmes. La démocratie, et son corolaire, le bio-pouvoir, est une grande machine à pacifier, à éliminer les différences. Le projet de ce système est l’homme sériel, ses armes sont la Norme faite flic et la menace des camps, hôpitaux psychiatriques, prisons, chômage pour tout ceux qui ne se soumettent pas à la série. Ce matin, je suis allé à la banque, et l’on m’a baptisé d’un nombre, « D 023 ». Un nombre, à côté d’autres nombres, telle est la société du contrôle, ployant sous une détermination schizoïde de désirs contrefaits, rêvant de transformer les humains qui la compose en une suite de numéros.

 

Cette société moderne invente le genre humain, l’homme comme essentiellement un. C’est qu’elle a peur, cette société, de la violence révolutionnaire de la multitude, du feu qui jaillit du grand jeu des différences. Mais l’homme est un concept vide, qui décrit, toute au plus une certaine disposition physiologique. Ce qui, au delà des manipulations du contrôle, constitue la réalité nue, ce sont des sommes de différences,  une altérité essentielle à la base de tous . Je est un Autre, et chacun est différent de moi. Chaque individu est une énigme. Plus profondément, comme l’a dit Crowley, chaque homme et chaque femme est une étoile. Ou bien un Dieu, un univers. Et chacune de ces étoiles est déterminée par ses propres penchants, est blessée ou grandie par des choses différentes. Et aucune de ces étoiles ne peut se comprendre comme un atome fermé sur lui-même. L’individu est essentiellement un rapport. Rapport entre des forces qui le fondent. La conscience comme enregistrement a posteriori du jeu de ces rapports de forces, de ces « machines désirantes », comme dirait Deleuze, qui ne sont pas enfermés dans le moi, mais se compromettent irréversiblement avec le monde. Lorsque je tombe amoureux, ce sont certaines de mes forces, de mes machines, qui se connectent avec les machines de l’autre.  La relation est une équation telle que 1+1 égalent 3, la connexion de ce toi tellement Autre avec moi, crée des liens nouveaux tels qu’il existe quelque chose de plus, qui n’était pas là avant notre relation. Ainsi, en me jetant dans le monde, et en échangeant avec les planètes hommes qui le peuple, j’accomplis ce qui est le but de l’existence. Je Deviens, j’augmente ma puissance, j’agrandis cette toile qui est ma vie. C’est l’amitié, ou l’amour. Et l’inimité, la guerre, se conçoit comme un rapport où diminuer les forces de l’autre augmente ma puissance. Tiqquun dit que l’intensité des affects qui ont été mis dans les concept d’amitié et d’inimité montre l’importance sociologique et vitale du jeu de la puissance.

Le fonctionnement normal du social, c’est la constitution de machines de guerres, de planètes humaines qui entrent en orbite parce qu’elles ont les mêmes penchants, et créent système. Ce système, ces machines de guerres, ces tribus guerrières, se heurtent avec d’autres systèmes qui ont des penchants antagonistes, foncièrement autres. Ainsi, la guerre, est une manière pour chacune des deux tribus de s’augmenter. Elle n’est pas un besoin d’éradiquer l’autre.  L’ennemi est aussi nécessaire que  l’ami, parfois plus nécessaire, et le guerrier sait aimer son ennemi, lui être reconnaissant pour la guerre qu’il lui offre.

guerruer

On pourrait dire que le jeu politico-énergétique entre  humains, tel qu’il se déploie dans les entrechoquements cataclysmiques des forces qui nous constituent, crée soit des rapports d’amour, au sein d’une même machine de guerre, d’amitié, dans les rapports avec des systèmes alliés, ou de guerre. Ces trois rapports sont tous les trois nécessaires. Ils constituent les possibilités du conflit. Le conflit, c’est cette intensité des forces qui se mettent en rapport, sans cesse et dans toute les directions. Ce jeu politico-énergétique, accès sur l’augmentation de  la puissance de chaque joueur, est le « devenir sauvage », le chaos dansant qui sans cesse agit le monde, et transforme chaque humain en soleil, un processus érotique tendu vers le plus, sans début ni sans fin. C’est le jeu du « multiple pur », affirmation du sans cesse autre – la vie, telle qu’elle s’incarne dans des forces infiniment différentes, toutes parfaitement belles et redoutables.

Il y a un pan négatif à ce jeu. Nietzsche parlerait d' »énergie négatrice », réactionnaire. Il parlerait  d’une passion hypnotique pour la mort, la volonté de mort, le nihilisme sous toute ses formes.  Ce vouloir d’esclave n’est  tendu non pas vers le devenir éternellement liquide des hanches de la déesse et du vin de Dionysos, mais vers la peur d’être, la haine de tout ce qui est trop , trop brillant, trop puissant, trop lumineux, et la volonté de faire de la vie une petite prison dorée, avec juste assez de lumière qui passe entre les barreaux pour pouvoir haïr le soleil. Et cette volonté de mort, ou de conservation d’une vie atrophiée, est partout triomphante. Elle a mise au bagne tout les joueurs, tranche les talons de tout les danseurs. Le conflit horizontal c’est transformé en pouvoir vertical d’atténuation des rapports de forces, en réseaux tentaculaires de cellules cancéreuses qui mangent chaque parcelle du jeu énergétique sain. Qui dénoyaute les machines de guerres, déconstruit les réseaux de solidarités informels, et instaure à leurs places un fantôme d’égalité, une éthique molle d’esclave humaniste, un océan de fantômes indistincts, sans formes ni vie, en permanence contrôlés et se contrôlant les uns les autres, pour que le djihaad, la guerre ontologique, n’apparaisse jamais. Cracher sur la vie, sur la terrible, violente et belle vie multiple et chaotique, et en faire une espèce de camps de rééducation, projet de pacification à code barre. 

Visuel

 C’est pour cela que la cible du contrôle, son pire ennemi et l’objet de sa propagande télévisuelle, ce sont tout ces groupes qui ont su garder, ou se constituer en machines de guerres – Roms, gangsters des cités, rebelles afghans, squatteurs, punks – … Partout où la solidarité, l’amour et les coups de savates se diffusent à l’horizontal, sans qu’il  n’y est besoin de patron ou de processus bureaucratique pour gouter au sang rouge comme du vin et sentir la chaleur du soleil. Et là où auparavant on rencontrait une sorte d’éthique guerrière, du respect pour l’ennemi qu’il faut conserver comme part du jeu  politico-énergétique, il n’y a plus qu’une froide volonté d’extermination. L’extermination, le génocide, c’est la guerre du contrôle, sa manière de traiter ce qui fait obstacle a son projet de pacification universel.

 

Il faut remplacer la solitude ontologique qui est le propre du contrôle, arrêter d’être cet humain sans qualité, et porter la guerre . Affirmer sa différence, non plus comme cette tare qui nous empêchera à tout jamais d’avoir ce taf tant désiré, mais comme le plus bel hommage fait a la vie, goutte de rosé qui tombe du sexe de la déesse et nous féconde. Partir de cela, remplacer la honte et l’esprit de vengeance par une affirmation solaire, c’est aller nu vers un signe, c est être enfin vrai, Dionysiaque. Affirmer l’événement qui ne manquera pas de venir comme synthèse parfaite de la danse du chaos. Ployer de toute sa puissance vers cet événement, et ainsi, rencontrer des frères ou des sœurs pour s’organiser en réseau de malfaiteurs. Les rencontrer, comme par chance, au détour d’un carrefour, ou d’un bar tard le soir. Car la chance , comme le disait un ami, ce n’est jamais qu’une question de puissance.

Nordeste, musiques pop, langages : corps, consommation et poésie ! (Par Morgan RICHARD)

De notre envoyé spécial au Brésil, Morgan Richard

Piégé dans une énième soirée, où je me demande, pour la énième fois, qu’est-ce que je peux bien foutre ici… ? Sourires forcés et démonstrations de sensualité stéréotypée, à l’américaine, le tout sous les pulsations d’une musique tapageuse, musique sérielle de la radio, chanson unique du conformisme pop dont la vie ne dure qu’une saison, le temps d’une collection de fringues vulgaires et hors de prix, mais qui en même temps dure depuis toujours, vit de la vie éternelle du spectacle, incarnée par différentes chanteuses cocaïnées qui seront oubliées dans un an, puis remplacées par d’autres, sacrifiées sur l’autel de l’insipidité audiovisuelle.


Dans le bus de retour, trois ou quatre fêtards rentraient aussi chez eux, chantants des chansons populaires coco, musique traditionnelle du Nordeste brésilien ; pour tout instrument, ils avaient leurs mains, qui battaient la cadence et remplaçaient le tremblement des percussions. J’ai été pris d’une intense joie. La musique du peuple, le son de la rue et des gens, celui qui appartient à tous et une musique qui ne demande rien d’autre que de savoir taper des mains. Pas de boites hypes et d’habits chers. Pas de starlettes sur maquillées ni de la lumière bleue d’un écran d’ordinateur, pour enregistrer, quantifier, calibrer, faire que rien ne sature, que tout soit propre et conforme. Seulement un pauvre bus, perdu dans la nuit et le long des routes cabossées de Recife, parmi les rares lampadaires, et puis le rythme des mains, lancinant, et cette fille, rayonnante de la beauté de ce qui est en train de naitre en elle, qui chante de ses pleins poumons ces musiques de toujours.

Et de quoi parle le coco ? Qu’est ce qui se traduit, dans ce langage de frissons contre la peau et de pressions à l’estomac, lorsqu’on troque un bus de vendredi soir brésilien pour les nuits chaudes d’Olinda, les battements des mains pour le bruit fracassant des tambours? Cette musique, d’origine africaine, nous parle de chaînes et des cicatrices inter-générationnelles du fouet, nous parle de douleurs, et aussi d’espoir, du sourire infini du « we shall overcome », nous murmure des échos de révolutions et de poings serrés, mais aussi de lumières, de filles qui se déhanchent et d’amours sauvages et clandestins, dans les veines chaudes du Nordeste brésilien. C’est un aspect du blues universel, de ces chansons populaires des ruelles du monde entier, entre la crasse et l’extase, entre la mort et la lumière. Du noir américain ivre et édenté, au miaulement plein de larmes du violon tzigane de Roumanie, ou les valses de la commune, le feulement de l’accordéon, quelques minutes avant la violence de la répression et le martellement policier que l’on a toujours opposé à l’espoir et aux chansons. Et ces chansonnettes doucement murmurent, par ceux qui se souviennent et qui savent, dans quelques bus du vendredi soir, quelque part sur terre, ces chansonnettes qui réconfortent, font sourire et font pleurer, de ses murmures mélodiques qui chantent demain, et une guerre douce comme un pas de danse en pleine gueule.

Notre manière de consommer de l’art est essentiellement un choix politique. Il s’agit d’aller au naufrage d’une salle de cinéma, à rire d’une blague réactionnaire prononcée par le dernier acteur en vogue à Hollywood, oubliant notre solitude avec une poignée d’autre désespérés, ou de porter un peu de notre amour à la rencontre de l’obscurité, de brandir une petite flamme à la rencontre de l’altérité, avec une sincérité de schizophrène, de celle qui exclut l’artifice snob de l’univers culturel. Pensons au concept d’imédiatisme d’Hakim Bey. L’art périe dès qu’il est médiatisé, et plus le mode de médiatisation est puissant, plus il rend l’œuvre compréhensible uniquement en terme de dollars. L’air de guitare que mon colocataire joue au moment où j’écris est infiniment supérieur à n’importe quel CD, parce qu’il n’est destiné qu’a périr, il est là pour moi, pour les murs nus qui nous entourent, pour le bonheur de celui qui joue. C’est en cela qu’il faut respecter la musique populaire. Non pas en vertu de quelque traditionalisme camouflant une peur du futur. Mais ces airs de Roumanie, joués dans les rues de Montpellier par un rom de 7 ans avec son accordéon de quatre sous, cet air qui représente sa condition miséreuse de gamin livré à la rue et l’espoir d’un repas chaud et la fierté d’un héritage de douleur et d’espoir condensé en quelques notes, héritage qui l’élève des milliers de kilomètres au-dessus de la laideur des faubourgs, cette musique restera à jamais dans mes tripes. Et je la respecte d’autant plus que personne ne l’aime, que les passants qui l’écoutent sont incapables de l’entendre, de percevoir rien d’autre qu’un sale Rom avec un accordéon déglingué.

Il convient de se rappeler ce cri de Terrence Mc Kenna : « Culture is not your friend! ». La culture n’est pas votre amie. La culture est l’outil de propagande le plus puissant utilisé pour le compte de la réalité consensuelle. C’est elle qui vous fait baiser comme dans un film porno, vivre vos amourettes de la manière stupide et conformiste d’une série américaine, avec la peur au ventre de l’amour vrai, celui qui brule comme le soleil.
Dans « la théorie de la jeune fille », Tiquun a montré que le champ du corps, de la sexualité et de la séduction est totalement colonisé par les représentations symboliques d’une certaine culture, culture qui décuple ce que Foucault appelle « le dispositif de sexualité »: une injonction sociale à la pratique du sexe et à la parole sur le sexe, qui créé un objet qu’il prétend exister depuis toujours, la sexualité. Et cette injonction se cache, afin de faire passer sa parole pour celle d’un contre-pouvoir, lorsqu’il s’agit de la voix du bio pouvoir, de son travail de fourmi pour la disciplinisation des corps, jusque dans leurs sexes. Pour détruire la possibilité de l’expérience, de la potentialité d’une énergie révolutionnaire dans nos queues et nos chattes. Et ce que Tiquun  appelle la jeune fille, c’est cette personne, homme ou femme, qui pense déjà comme dans un magazine de Elle.

La culture n’est pas votre amie nous dit Mc Kenna. Il dit aussi que l’endroit où vous êtes actuellement, constitue le lieu le plus parfait pour le déroulement de vos actions, en lien avec vos désirs, vos envies, vos haines, vos amis etc… Le piège du spectacle, celui d’une certaine culture est de vous faire remplacer ce réseau a l’intérieur duquel peut s’inscrire les répercutions complexes que vous pourriez avoir sur le monde, par un univers médiatique ou les modèles deviennent des acteurs et des stars de la pop, les préoccupations d’une identification à des batailles politiques stériles entre deux partis qui font seulement semblant d’avoir une opinion différente du social.

Alors, renoncer a l’art? Dire que l’art n’est qu’un artifice par rapport à la vie? Je crois avec Deleuze que résister, c’est créer, et qu’inversement, créer, c’est résister : ce que toutes ces ‘créations’ vides de sens nous insufflent, c’est le pouvoir de la norme, à travers tant de chansons stupides et de romans à l’eau de rose. Ce sont des instruments du désir de faire comme tout le monde, d’avoir sa vie bien planifiée, et surtout la peur de la part de feu, la peur de l’expérience intérieure, de s’éloigner des rivages du connu, et de boycotter la réalité consensuelle. Et justement, l’art, celui qui compte, est toujours repoussement d’une limite. Peindre pour voir et faire voir plus. Pour déchainer sa puissance à travers tant de nouvelles couleurs. Ou écrire, comme Artaud, pour les analphabètes. Il ne s’agit pas de parler de sa petite vie et de ses petits problèmes. Il s’agit de pousser de toute ses forces contre le mur, et de passer au-delà, loin du triangle père-mère-castration et au sein des machines désirantes, l’art comme schyzo-analyse, comme entrée triomphale dans un monde où il n’est pas souhaitable de se prémunir du délire, où le délire, comme production sans cesse croissante et compromission irréversible avec le monde, est le graal recherché. C’est l’opposition que fait Deleuze entre fantasme individuel, fantasme qui s’identifie avec l’institution et d’élire l’institution comme immortelle, délire du devenir général ou du devenir cadre supérieur ou moyen, ou flic, ou bien même contrôleur de métro, et le fantasme collectif, le délire qui circule entre les foules et se branche sur le caractère périssable des institutions, se branche sur une guerre, une révolution, et le devenir infinie, le délire vertige du devenir, arbre, vent, race et continent.

Blanchot, dans son livre « de Kafka a Kafka », pose un homme malheureux, et qui désire écrire sur son malheur. Il ne suffit pas qu’il écrive « je suis malheureux ». En faisant ainsi, il est encore trop éloigné de lui-même et de son malheur pour que se passe la littérature. Il faut cette transposition étrange et inquiétante du « je » au « il », il faut écrire « il est malheureux » pour que naisse l’art et commence vraiment le malheur. La littérature est le passage libérateur du « je » au « il » : Deleuze de commenter que la ligne de fuite, la marche nomade et essentiellement expérimentale qui serpente entre les lignes tracées par les institutions et le spectacle, et une ligne où le sujet ne peut plus dire « je », où il est essentiellement « un il » qui s’accouple dans une union sacrée avec ce qu’il traverse et qui le traverse. L’art est ce pouvoir qui transforme « je » en un autre. Et ceci est le potentiel réellement révolutionnaire de toute création.

La poésie, à travers l’expérience sensorielle qui la catégorise, régénère l’univers de nos premières fois, et fait se dresser en nous un enfant éternel, seul capable de se laisser pénétrer en un sentiment quasi océanique par la force des éléments. La poésie, comme porte par excellence vers un monde que l’on habite et qui nous habite, comme aiguisage de notre perception et recueillement qui nous permet de ne pas simplement subir.

L’art comme langage est aussi ce qui peuple le monde. La poésie, comme saillie active de l’imagination dans le monde, permet pour Bachelard de prendre ce recul hors de l’agitation pour nous livrer à la contemplation de l’eau qui dort et de l’eau qui jaillit, de la musique du vent et des éclats apaisants et surpuissants des flammes, de la chaleur de la terre. La poésie comme rêverie alchimique qui réalise dans le lecteur l’androgénie primordiale de l’animus et de l’anima, les deux penchants sexués de notre âme selon Jung. Moyen d’habiter le cosmos, de prendre part dans le tableau monde, et que nos yeux deviennent témoins d’autres regards que la poésie nous fait découvrir, yeux de la lumière réfléchie dans la prunelle d’un lac, des feuilles dansantes sous le vent. L’art est une multiplication de l’expérience du Voir.

Mes feuilles ce sont mes yeux, et je regarde émerveillé
De cent mille yeux je te contemple et je contemple Istanbul
Et mes feuilles battent et battent comme cent mille cœurs
Dans le jardin de Gülhane, voilà que je suis un noyer
Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.


Je suis tout imprégné de mer et sur ma tête écument les nuées
Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Un vieux noyer tout émondé, le corps couvert de cicatrices
Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Et tout mon feuillage frémit comme au fond de l’eau le poisson
Et comme des mouchoirs de soie, mes feuilles froissent leurs frissons
Arrache-les, ô mon amour, pour essuyer tes pleurs.
Or mes feuilles, ce sont mes mains, j’ai justement cent mille mains
De cent mille mains je te touche et je touche Istanbul
Mes feuilles ce sont mes yeux, et je regarde émerveillé
De cent mille yeux je te contemple et je contemple Istanbul
Et mes feuilles battent et battent comme cent mille coeurs

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

Nazïm Hikmet